Michel J. Cuny  et  Françoise Petitdemange -  Fallait-il laisser mourir Jean Moulin? essai, 1994, 462 pages, 29 euros.

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   La question qui sert de titre à ce livre prend tout son poids si l'on veut s'interroger sur ce qui est mort en même temps que Jean Moulin. Même si un long silence a régné sur la vraie grandeur de cet homme dont le nom court de rues en rues à travers la géographie de notre pays, l'Histoire n'a certainement pas fini de parler de lui, ni, surtout, de lui donner la parole.

   Cette parole, il l'a d'abord prise à sa façon le 17 juin 1940 lorsque, préfet emprisonné par les Allemands qui venaient d'occuper la ville de Chartres, il a préféré se trancher la gorge pour ne pas avoir à parler de force contre ses concitoyen(ne)s.

   Survivant malgré lui à ce premier acte de résistance, Jean Moulin devait bientôt se lancer à corps perdu dans l'unification des diverses initiatives que l'occupation nazie et la réaction pétainiste suscitaient contre elles. En octobre 1941, il est à Londres, dans le bureau de Charles de Gaulle. Il a fait remettre à celui-ci un rapport dans lequel figuraient quatre questions essentielles. Les quatre réponses du Général laissent pantois...

   Mais le pire est à venir...

   Accessoirement, on pourra juger de la hiérarchie réelle entre les deux personnages par le ton qu'emploie Jean Moulin dans le message qu'il adresse à l'homme du 18 Juin, le 7 mai 1943 : "Mais à l'heure actuelle, j'estime que vous devez vous considérer bien plus comme un chef de parti que comme un chef de gouvernement. De quoi s'agit-il, en dehors de la libération du territoire? Il s'agit, pour vous, de prendre le pouvoir contre les Allemands, contre Vichy, contre Giraud, et peut-être contre les Alliés. Dans ces conditions, ceux qu'on appelle très justement les gaullistes ne doivent avoir et n'ont, en fait, qu'un chef politique, c'est vous. Si, en 1871, Gambetta, champion de la résistance à tout prix, s'était trouvé dans la même situation que vous en juin 1940, il y aurait eu alors en France, après la signature de la convention d'armistice, un parti Gambetta dont le chef n'eût pas cessé d'être Gambetta."  

   Et le pire, donc?...

   Il réside dans la disparition d'un mot qui figurait au coeur du texte fondateur du Conseil National de la Résistance, texte dû à la plume de Jean Moulin, qui utilise ce même mot dans les deux documents préparatoires. Disparition?... Non, suppression, opérée de la main du général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre (L'unité 1942-1944, Plon 1956, page 445) de cet adverbe qui qualifiait le rôle futur du C.N.R. : "souverainement"...

   Quant à l'instrument de la trahison qui devait livrer Jean Moulin à Klaus Barbie, elle a un nom générique : La Cagoule. C'est à partir de quoi la défaite de 1940 peut trouver sa vraie signification dans le contexte d'une lutte de classes à l'échelle européenne...

   Ainsi Jean Moulin n'a-t-il décidément pas fini d'écrire l'Histoire avec toutes celles et tous ceux qui gardent le souci d'une certaine dignité humaine et qui devinent, derrière la Légende, une réalité bien plus terrible et bien plus exaltante.