Françoise Petitdemange - Le dernier chemin, roman, 1981, 151 pages, 15 euros.

 

 

 

3____Le_D3___Le_DElle,

paysanne des Hautes-Vosges,

elle le parcourt

à l'écoute de ses vieux ans

et elle entend la vie.

  Son univers spatial qui s'étend de sa personne au village, son univers temporel scandé par la pendule, elle les vit, les emplit de sa présence : de son silence, de ses actes quotidiens, de ses pensées.

  " ... Elle attendit un peu devant la tasse vide et se leva. Elle ferma la radio, et passa à la petite chambre.

   Il y faisait bon, et quand le soleil donnait sur la fenêtre, c'était encore mieux.

   De sa place, elle voyait la route. Il ne passait personne. Elle resta un moment à regarder.

   Elle s'allongea sur le lit, et ferma les yeux. Elle ne se sentait pas fatiguée, mais ça ferait passer le temps."

  Le passé lointain ressurgit au long du chemin comme une trace de sa vie qu'elle reconstitue au présent.

  " Elle savait bien. Elle y était allée une fois, là-bas. C'était après leur mariage, juste après. C'était lui qui avait voulu. Autrement, elle n'y serait jamais allée. Elle était trop vieille maintenant...

   Il avait voulu. Et quand il voulait, elle devait. Surtout qu'il lui avait dit : "Allez, viens. Des voyages comme ça, t'en r'f'ras pas deux dans ta vie."

   Et elle n'y était jamais retournée une fois là-bas. Mais elle se rappelait bien : c'était beau, c'était grand, on ne s'y retrouvait pas, et ça allait - venait dans tous les sens. Oh que oui! Pour ça, ça courait. Il l'avait prévenue : "Tâche de m' suivre. Ici, on est vite perdu."

  Et puis, un certain moment, les jambes ne veulent plus la porter, les bras ne peuvent plus rien faire, et la tête ne veut plus rien savoir.

  " Ils avaient le corps usé.

   Le corps, c'était quelque chose qui permettait de faire le travail. Mais quand c'était fatigué, que ça se détraquait, et que c'était usé, ça ne voulait plus rien faire. C'était le corps qui se révoltait : il devenait malade parce qu'il avait trop servi. Les jambes ne voulaient plus porter. Et la tête ne voulait plus rien savoir. "

  Car la vieille conscience, elle est portée par quelque soixante-dix ans d'une vie dure de paysanne. Et pour l'heure, elle bat ce qui lui reste de campagne : les souvenirs, les objets, les gens. Puisque pour la vieille femme, il est question d'assumer le plus loin possible les restes de rapports sociaux et les détours que prend sa conscience quand s'efface le monde et qu'elle le réinvente.

  " - La guerre. Ah oui la guerre. Eh ben, ça n'a fait que des... que des malheureux. Voilà.

   Ils la regardaient...

   - Oui, oui. Des malheureux. Y a qu'à voir ici. Et partout, partout...

   - Ah ça y a eu des villages entiers qui ont été détruits. Des maisons brûlées. Et puis des villages où tous les gens qui étaient partis ne sont jamais rev'nus.

   Il ne disait rien l'Emile. Et l'Hippolyte, il écoutait. Mais le vieux Gérardin, c'était un acharné celui-là. "

La vieille dame débloque. Elle dé-bloque.

  C'est alors que la conscience sort des sentiers battus

par ce qui fait qu'il y a une censure sur la vie,

c'est alors qu'elle est ouverture sur autre chose :

un monde qu'elle reconstruit à partir de ce qui l'occupe :

l'à venir, le bout du chemin, la mort.

Et l'amour?