Michel  J.  Cuny  Cantilènes pour le XXIème siècle, roman, 1996, 330 pages, 20 euros.

9___C

   

   À partir d'une décision mûrement réfléchie de ne plus se revoir pendant deux années, un père et sa fille de dix-sept ans entreprennent une corres-pondance dont le but est de porter aussi loin que possible la ferveur qui les réunit autour d'un même questionnement : qu'est-ce que l'amour tel qu'il s'annonce au seuil de la vie d'adulte? quelles sont ces exigences qui naissent avec lui, et qui parfois sont déjà mortes aussitôt qu'à peine pressenties?

   "Isabelle, ma douce, Je les ai bien vues, ces deux larmes scintillant dans tes yeux. Et aussi, et surtout, ce beau mouvement de tête que j'aime tant, et qui te fait apparaître si belle et si fière sous les coups qui te frappent. L'instant était sans doute de ceux qui fixent une destinée entière. Mais, deux ans, petite fille, ce sera long, et je me maudis déjà de n'en avoir pas exigé la moitié seulement."

   C'est alors qu' apparaît une troublante concordance des temps...

   "Papa chéri, en deux lettres, tu viens de me rattacher à ton amour de dix-sept ans. Comme je crois bien te connaître, je pense qu'il y a en toi quelque chose qui chemine et à quoi tu ne renonceras pas, quoi qu'il advienne. Eh bien, moi non plus! Alors, il faut certainement que tu en définisses toi-même d'urgence les conditions, mais je ne vois pas comment je pourrais éviter de te réclamer ma juste part de complicité dans ce retour au passé."

   Une seconde correspondance s'ouvrira bientôt en direction de ce passé désormais éloigné de vingt-cinq années...

   "Je n'étais alors qu'un enfant au milieu des jeux de l'amour. Et vous, vous étiez si belle et si majestueuse qu'il me semble ne pas avoir été seul à vous croire venue d'une autre planète. Seulement, il y a eu, un jour, votre regard dans le mien. Était-ce un hasard ou la conséquence d'une soudaine forfanterie de ma part? En me croisant, vous m'avez regardé droit dans les yeux : ce fut tout à coup comme un gigantesque roulement de tambour ; comme un ouragan mais si paisible ; comme le saut dans un univers tapissé de coton et bercé par l'un des derniers quatuors de Beethoven."

   Avec ses dix-sept puis dix-huit ans, voici Isabelle, la fille de Rémi, comme Claire, la jeune fille d'autrefois "mystérieuse âme soeur de ces cours de lycée où passent et repassent des jeunes filles aux regards éblouissants de toutes les délicatesses, de toutes les saveurs et de tous les mirages".

   Comment l'initier à ces "exigences qui parfois sont déjà mortes aussitôt qu'à peine pressenties"?