Michel J. Cuny, Françoise Petitdemange, Christine Cuny -Ernest-Antoine Seillière - Quand le capitalisme français dit son nom, essai, 2002, 477 pages, 29 euros.

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   Cet ouvrage a été publié à une époque où Ernest-Antoine Seillière devenait le président du MEDEF (Mouvement des Entreprises de France). Actuellement, le même est, en tant que président de BusinessEurope, autrefois UNICE (Union des Industries de la Communauté Européenne), patron des patrons, à l'échelle de l'Europe.

   Ernest-Antoine Seillière est le fils de Jean Seillière et de Renée de Wendel, descendante, en ligne directe, de Jean-Martin Wendel qui fut, en 1704, à l'origine de la dynastie des marchands d'armes qui devraient, plus tard, soutenir la concurrence des frères Schneider, autres marchands d'armes qui s'installeraient, au cours du XVIIIème siècle, avec l'aide de la banque Seillière, au Creusot... Mais, pour l'heure... "Justement, la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748), la guerre de Sept Ans (1756-1763), et la guerre d'Amérique (1776-1783), qui auront duré, à elles trois, vingt années, vont permettre à Charles Wendel d'activer ses forges d'une façon considérable. Il va fabriquer, non pas les canons eux-mêmes, mais les accessoires des canons sans lesquels ceux-ci ne seraient pas utilisables : les caissons, les essieux, les affûts et... les boulets, évidemment, beaucoup de boulets, et puis encore les casques des dragons."

   Du côté des Seillière, Nicolas, par exemple, choisissait en 1799 de se spécialiser dans le double "crédit" aux fournisseurs militaires et au Trésor. Bonaparte était, pour eux, l'homme qu'il fallait. Florentin, lui, était fabricant, à Nancy, de draps et tricots pour l'armée. Raymond Dartevelle écrit : "Les nombreuses campagnes militaires révolutionnaires, l'organisation des sept corps d'armée composant la Grande Armée et les multiples théâtres d'opérations dans les pays occupés et annexés de l'Europe napoléonienne mobilisèrent un effectif de conscrits et soldats de métier toujours plus nombreux. De 1804 à 1814, on compta un peu plus de deux millions deux cent mille conscrits sous les drapeaux." Ainsi que le résume Denis Woronoff : "Ces fournisseurs et munitionnaires, dont l'histoire reste à écrire, constituèrent donc le rouage essentiel de la machine de guerre. Leur gestion fut unanimement critiquée : généraux, commissaires aux armées, députés de la droite, jacobins, habitants des pays conquis s'accordèrent à dénoncer leurs malversations."

  Les guerres napoléoniennes s'étant achevées avec la chute de l'Empire, d'autres expéditions avaient lieu et d'autres profits s'annonçaient. Raymond Dartevelle, évoquant la banque Seillière, qui deviendra la banque Seillière-Demachy, puis la banque Demachy, écrit : "Mais ce fut surtout l'expédition d'Alger de 1830 qui permit à la maison Seillière de donner toute son ampleur et de prouver son savoir-faire comme "munitionnaire général"." Et pour qui penserait que la colonisation apporte la civilisation aux peuples décidément par trop arriérés... Alexis de Tocqueville, pourtant le chantre de la bourgeoisie triomphante du XIXème siècle, encore célébré par la bourgeoisie du XXIème siècle, n'hésita pas à conclure à propos de la conquête de l'Algérie par la France : "Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle n'était avant de nous connaître."

   Mais pourquoi donc Ernest-Antoine Seillière aime-t-il à se faire appeler Seillière de Laborde? Parce qu'il faut compter avec son ancêtre à la sixième génération : Jean-Joseph de Laborde. Parti de Jaca (en Espagne) avec son père, pour être placé très jeune en apprentissage, à Bayonne, chez un parent qui pratiquait le commerce des denrées en tous genres, il gravit la première marche devant le mener à la fortune en se livrant à un trafic bien particulier : celui sur les monnaies, principalement sur les piastres d'origine mexicaine qu'il faisait passer, par les chemins de la contrebande, du royaume d'Espagne au royaume de France.

   Bientôt, grâce à son entregent, Jean-Joseph de Laborde se retrouverait dans les sphères du pouvoir royal. Voici comment il relatera plus tard, dans une lettre à l'un de ses fils, ses premiers pas en tant que banquier de la Cour de Louis XV : "Et remarquez, mon cher fils, que c'est un homme qui vient de Bayonne, établi à deux cents lieues de la capitale, qui, huit jours après son arrivée à Paris, se charge d'un service de 75 millions, ayant contre lui la cour qui ne le connaît pas, la finance et la banque qui regardent le commencement de son entreprise comme l'époque de sa chute ; aucune bourse à sa disposition, un ministre qui lui promet 4 millions de fonds, qu'il n'est pas en état de lui fournir, et 2 millions par mois qu'on ne lui a jamais donnés. Cependant je fais mes dispositions, j'écris à tous mes correspondants ; les piastres affluent dans les caves, je bats monnaie à Bayonne, à Pau à Strasbourg, et mon service se fait exactement."

   Jean-Joseph de Laborde avait pris pour épouse Rosalie-Claire de Nettine, l'une des filles de la banquière de l'impératrice d'Autriche. Très vite, avec l'action du banquier et de ses amis ministres, un renversement d'alliances allait s'opérer à l'échelle de l'Europe. La France se rapprochait de l'Autriche, jusqu'ici l'ennemie héréditaire : le mariage du futur Louis XVI avec Marie-Antoinette, fille de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, n'était pas loin...

   Par ailleurs, Jean-Joseph de Laborde était propriétaire d'au moins trois plantations de cannes à sucre dans l'île de Saint-Domingue, alors la perle des Antilles. "La progression des investissements réalisés par Laborde dans ce domaine est parlante. En décembre 1773, ils sont de 1 324 175 francs ; en février 1788, ils atteignent 2 608 780 francs. Lors du séjour qu'il effectue dans l'île, Moreau de Saint-Méry constate que les exploitations du banquier sont les plus importantes de la plaine des Cayes. À elles seules, elles emploient 1 400 Noirs... Des esclaves, bien sûr." En outre, Jean-Joseph de Laborde était propriétaire d'au moins trois bateaux négriers : "le Rosalie" (prénom de son épouse), "le Pauline" et "le Natalie" (prénoms de ses deux filles) ; ces bateaux aux si jolis noms allaient chercher hommes, femmes et enfants noir(e)s, par centaines, sur les côtes d'Afrique, pour les déporter comme esclaves en Amérique, et notamment dans les plantations des Antilles que possédaient Jean-Joseph de Laborde et ses amis.

   En ce début de XXIème siècle, comme chacun et chacune peut le voir, c'est bien encore, à travers le salariat et des personnages comme Ernest-Antoine Seillière de Laborde, la question de l'exploitation de l'être humain par l'être humain qui reste posée...