15 septembre 2008
La clef des champs
Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange - La clef des champs, récit autobiographique, 1990, 170 pages, 15 euros (port compris)
En 1990, alors qu'ils vivent de l'écriture depuis quatorze ans, Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange décident de coucher sur le papier les moments essentiels de l'aventure en quoi a consisté pour eux la diffusion de leurs ouvrages.
Les voici, par exemple, en juillet 1983 : "A Mâcon, nous nous étions installés dans un hôtel parfaitement minable." Circonstance particulière : "... l'achat du bloc de papier pelure de couleur jaune qui devait nous servir de brouillon pour le gros livre alors en préparation : Le feu sous la cendre." Quelques jours s'écoulent, et puis, qu'était-ce?... "Le 14, le 15 juillet 1983? La gendarmerie le sait mieux que nous... Quoi qu'il en soit, ce matin-là, nous avions quitté la chambre vers 10 heures. A midi, nous y étions revenus, prêts à reprendre notre tout jeune manuscrit. Revenus, ou presque... Car, avant de pousser la porte, il faut évidemment saluer le... gendarme que voici... Que peut-il bien faire là? / - Vous n'avez rien entendu, pendant la nuit? / - Non... / La porte de la chambre voisine est entrouverte... Un second gendarme... Plus bas, à l'horizontale, une jambe nue. / - Que s'est-il passé? / - Il s'est pendu. / - Qui était-il? D'où venait-il? Il paraît que l'enquête a fait long feu... Seules certitudes : il avait environ trente-cinq ans, était marié, père de deux enfants, et en instance de divorce."
Après trois années à Lyon, durant lesquelles "Le feu sous la cendre" est mis au net puis imprimé, direction plein Sud : "Valence, Montélimar, Avignon, Nîmes, puis ce furent Montpellier, Marseille, Toulon... Enhardis, nous allions, durant l'an de grâce 1989, nous éblouir de la France entière... Résultat, pour l'année, au compteur de notre tout petit bolide : 50 000 kilomètres..."
Et ce n'était encore qu'un tout petit début, en même temps qu'une expérience déjà bien affirmée : "Conséquence de nos voyages : nous voici devenus des spécialistes tout à la fois des bibliothèques municipales et de comités d'entreprise. Ce qui nous permet de mettre des visages en regard du papier Job, des poêles Tefal, des briquets Dupont, et puis encore de Philips, Alsthom, Aérospatiale, I.B.M., Imprimerie Nationale, Générale Sucrière, Péchiney, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain, etc., sans parler du réseau bancaire ni des diverses administrations... Mais aussi d'être maintenant particulièrement attachés à des villes ou à des villages comme La Voulte-sur-Rhône, Cambronne-lès-Clermont (1000 habitants), Fragnes (700 habitants), Albertville, Dunkerque, Canteleu-Croisset (chez monsieur Gustave Flaubert), Charleville-Mézières (chez Arthur Rimbaud), Ustaritz (pays basque, moins de 5000 habitants), Saint-Nicolas-de-Port, Grandfontaine (Doubs), Guebwiller, Blagnac, Montauban, Saint-Médard-en-Jallès, Guéret, La Baule, Varennes-Vauzelles, Roubaix, Wervick-Sud, Courrières, Douai, Denain, Elbeuf, Téteghem, Cannes, Nice, Menton (ces trois dernières pour 1990), ainsi qu'à plusieurs centaines d'autres, dont nous espérons pouvoir donner un jour ou l'autre une liste exhaustive."
Mais un début... Encore qu'un début.
17 septembre 2008
Folles errances
Michel J. Cuny - Folles errances - ou l'amour déchiré, roman, 1993, 115 pages, 12 euros (port compris)
Publié en 1993, alors qu'il avait été rédigé dix-huit ans plus tôt sans que les "échafaudages" qui multipliaient indûment son volume par trois aient pu, auparavant, lui être enlevés, ce roman déploie une situation d'amour qui se joue uniquement sur le rapport de paroles saisies dans une poésie du déchirement, qui elle-même n'a d'autre raison d'être que la ferme volonté d'accentuer la "courtoisie" de l'amour...
Amour courtois, donc : "Ta belle exubérance, Écorchée de tes pleurs, Se tapit en silence, Sous un rien de pâleur."
Mais amour courtois que l'on voit entrer ici dans la réciprocité... qui fait de ce roman le lieu d'une rencontre conséquemment aussi inouïe que désespérée :
"- Avec toi, toujours... Tu es revenu, je te garde... J'ai le vent de ta vie pour faire battre mon étendard. Connais-tu d'autres rivages que le mien?
- Oui, princesse attendue, et j'y retournerai...
Il reprend lentement :
- Et j'y retournerai."
C'est donc au plus serré de la rencontre, que l'amour se découvre comme ce qui va aussi loin que possible dans la direction de la déchirure. Car, tout de même, la mort attend aussi, et peut-être surtout, ceux et celles qui osent le pari du grand amour :
"- Je t'accueille pour réponse immédiate à toute ma vie d'ici face à ton sourire. Multiplie aussitôt ma parole, si tu peux. L'excellence de notre présent se devine à l'ombre que ne voici plus impalpable... Marie! ciel de souvenirs sur moi relevés, je trépigne de la phrase d'ensuite!...
- Je te la distribue toute par la prudence, ainsi faite, de mon corps avoué. L'échouage en est assuré, autant que je puis croire. Et le plus lointain soleil, si je l'osais, serait trop pâle à cette soirée de candeur et d'ivresse surtout..."
Petite affaire, dans le monde ainsi qu'il va, ainsi qu'il dévale!...
18 septembre 2008
la toiture a pédals
Françoise Petitdemange - la toiture a pédals, roman, 1993, 229 pages, 15 euros (port compris)
Après avoir bien joué avec le papier d'emballage, voici le moment, pour Philippe, de découvrir le cadeau que vient de lui offrir sa marraine à l'occasion de ses trois ans.
- oh une touèture! / - Mais non, vvvoi-ture, répète. / - tttouè-ture!
une touèture! une touèture a ilipe une touèture iouje
- Eh ben, monte dedans, ne marche pas à côté. / - Attends, papa...
papa souve ilipe ilipe souvé papa ilipe an touèture
- Mets tes pieds sur les pédales. Tiens, là. Mets tes mains, là, et pousse avec tes pieds.
lé petons a ilipe su pédals papa pousse touèture è ilipe pati vèc touèture
- Tiens, t'as même le klaxon.
"tut!"
Pour Philippe, le monde est peuplé de jouets : les personnes, les choses, les sons, et puis, bien sûr...
- cè coi dé mos?
ilipe i lè su lé jenous de papa è i rga lé mos
- C'est tout ce qu'on dit quand on parle. / - cè coi con di? / - Tous les mots : Philippe, c'est un mot ; maman, c'est un mot ; papa, c'est un mot.
è touèture?
- C'est aussi un mot.
è rouje?
- C'est encore un mot.
è nounous?
- Nounous aussi, c'est un mot. C'est tout ce qu'on dit quand on parle. / - cè ki on?
Mais bientôt, il va falloir quitter "maman è papa", "nounous è toiture", et puis aussi les mots d'une langue, bien à lui, forgée de toutes pièces dans sa bouche.
- D'abord, papa, il va t'apprendre à dire ton nom.
"ton non"
- Tu es grand maintenant, tu n'es plus un bébé : tu ne peux plus dire Ilippe.
"a lécole tou le monde se mokrè de touè"
- A l'école, tu devras bien dire Philippe. Tu comprends?
papa la lé ieux sévèrs
- conpri ilipe
Et puis un jour, un autre capte toutes les attentions.
le pti frèr i lè dan lé bras de papa
- Cyrille!
i lapèle papa mé
- i nè pa trè côzan
i la dé toutes petites mins épi dé tous petis piés / je pouré pa jouer avèc lui o fout
- cè can ke je pouré jouer avèc? / - Pas tout de suite. Il faut encore qu'il grandisse un peu.
i va ancor faloir du tan pour ki soi gran
Philippe, lui, il est grand. Et il va à l'école. Et à l'école, il y a Isabelle.
maman
- Philippe! Alors, tu viens?
maman el a le pti frère a la méson philippe i la babel a lécole / lés petis garsons è lés petites filles i regarde maman tou laba o fon de la cour / mé philippe i bouje pa / laca venir
- Alors, tu viens!
maman vien chèrcher philippe / lés petis garsons è lés petites filles i dise o rvouar a philippe / moi i fè un pchou avèc la min o petis garsons è o petites filles
- Ça fait cinq minutes que je t'attends, près de la porte. Tout à l'heure, tu ne voulais pas aller à l'école.
Pour Philippe, tout est spectacle. Et la télévision n'est autre chose qu'une boîte à fabriquer du spectacle pour petits et grands.
- chchchuttt!
lés me sieus i côze plu i regarde la télé è i zécoute lés me sieus qui parle dan la télé / philippe i se mè assi partèr acoté dés me sieus sur lés chèzes / cè rigolo lés me sieus qui joue o ballon / mé philippe i voi pa le ballon è lés me sieus i son tou petis petis petis / ya dés me sieus qui on dés chorts bleus épi ya dés me sieus qui on dés chorts blans
- cè qui lés me sieus qui joue? / - La France contre l'Italie.
i di le me sieu jorjel
- lafranse contre litali?
L'événement, ce peut être le retour à la maison d'un objet qui, pour être réparé, est resté tellement longtemps en dehors de l'univers quotidien qu'on l'avait perdu de vue. Le voici, tout à coup, qui ressurgit...
- Tu bouges pas, hein, gamin. Je recule la camionnette.
le mesieu la disparu / è la camionète el recule tou doussman
- tien on va ravoir de la muzic
philippe i va voir
- papa! vla la boite a muzic! vla la boite a / - La boîte à musique? / - ouiii / - Le juke-boxe, il veut dire.
Frédéric, c'est le copain, le gêneur, le grand frère, le rival, le confident, l'ami dont, à quatre ans et demi, Philippe n'imagine pas pouvoir se séparer.
- vien nounours on i va san voiture
philippe i sore de la voiture è i coure tou vite
- fré!-dé!-ric! / - ouhou!
philippe i retien nounours toucontre son coeur avèc le livre è la pome è...
25 septembre 2008
Cantilènes pour le XXIème siècle
Michel J. Cuny - Cantilènes pour le XXIème siècle, roman, 1996, 330 pages, 20 euros (port compris)
À partir d'une décision mûrement réfléchie de ne plus se revoir pendant deux années, un père et sa fille de dix-sept ans entreprennent une corres-pondance dont le but est de porter aussi loin que possible la ferveur qui les réunit autour d'un même questionnement : qu'est-ce que l'amour tel qu'il s'annonce au seuil de la vie d'adulte? quelles sont ces exigences qui naissent avec lui, et qui parfois sont déjà mortes aussitôt qu'à peine pressenties?
"Isabelle, ma douce, Je les ai bien vues, ces deux larmes scintillant dans tes yeux. Et aussi, et surtout, ce beau mouvement de tête que j'aime tant, et qui te fait apparaître si belle et si fière sous les coups qui te frappent. L'instant était sans doute de ceux qui fixent une destinée entière. Mais, deux ans, petite fille, ce sera long, et je me maudis déjà de n'en avoir pas exigé la moitié seulement."
C'est alors qu' apparaît une troublante concordance des temps...
"Papa chéri, en deux lettres, tu viens de me rattacher à ton amour de dix-sept ans. Comme je crois bien te connaître, je pense qu'il y a en toi quelque chose qui chemine et à quoi tu ne renonceras pas, quoi qu'il advienne. Eh bien, moi non plus! Alors, il faut certainement que tu en définisses toi-même d'urgence les conditions, mais je ne vois pas comment je pourrais éviter de te réclamer ma juste part de complicité dans ce retour au passé."
Une seconde correspondance s'ouvrira bientôt en direction de ce passé désormais éloigné de vingt-cinq années...
"Je n'étais alors qu'un enfant au milieu des jeux de l'amour. Et vous, vous étiez si belle et si majestueuse qu'il me semble ne pas avoir été seul à vous croire venue d'une autre planète. Seulement, il y a eu, un jour, votre regard dans le mien. Était-ce un hasard ou la conséquence d'une soudaine forfanterie de ma part? En me croisant, vous m'avez regardé droit dans les yeux : ce fut tout à coup comme un gigantesque roulement de tambour ; comme un ouragan mais si paisible ; comme le saut dans un univers tapissé de coton et bercé par l'un des derniers quatuors de Beethoven."
Avec ses dix-sept puis dix-huit ans, voici Isabelle, la fille de Rémi, comme Claire, la jeune fille d'autrefois "mystérieuse âme soeur de ces cours de lycée où passent et repassent des jeunes filles aux regards éblouissants de toutes les délicatesses, de toutes les saveurs et de tous les mirages".
Comment l'initier à ces "exigences qui parfois sont déjà mortes aussitôt qu'à peine pressenties"?
30 septembre 2008
Amour, beauté, désir
Michel J. Cuny - Amour, beauté, désir - Quel avenir? À quel prix?, essai, 1998, 152 pages, 15 euros (port compris)
Ce texte est la transcription, aussi fidèle que la rend possible le passage de l'oral à l'écrit, d'un Séminaire donné par Michel J. Cuny les 7, 21 octobre, 4 et 18 novembre 1997 à la Médiathèque de Romans-sur-Isère (Drôme), sur le thème "Amour et psychanalyse - Introduction à l'oeuvre de Jacques Lacan".
L'ensemble est placé "Sous le signe d'Aphrodite", à quoi viennent s'ajouter, dès la deuxième partie, "L'amour comme école du désespoir", pour la troisième, "Entre la beauté et le désir : l'amour", et pour la quatrième, "De l'amour à l'utopie de l'éternel retour".
Vous avez dit "Amour et psychanalyse"?... "Il faut faire attention à ceci que l'analyse n'est pas une doctrine. C'est un questionnement. C'est un questionnement qui est illimité. Certes, on peut répondre. Par exemple, à l'heure actuelle, je réponds sur le "J" de mon nom comme je vous l'ai indiqué. Mais peut-être, dans quatre ou cinq ans, vais-je découvrir autre chose, et me dire : non, c'est plutôt cela... En ce sens, il n'y a pas ici comme une connaissance scientifique. Mais il arrive qu'à tel ou tel moment de sa vie on se dise : effectivement, tel élément voulait, depuis très longtemps, me dire cela. Et je réaffirme que, pour moi, dans la question d'amour, il y a ça ou bien, je dirai, il n'y a rien."
Vous avez également dit "L'amour est l'école du désespoir"?... "Il faut constamment se souvenir de cela : la vérité est une conquête. Ce n'est donc pas une dégradation que de mentir, ou de se mentir à soi-même, ou de mentir à autrui : le mensonge est la condition normale. La vérité est la condition de l'héroïsme. En chacun de nous existe un héros ; simplement, il sera héroïque comme l'homme ou la femme les plus ordinaires. Et voilà où vient s'insérer l'amour. Si l'amour doit être ce lien d'une intensité extraordinaire entre la langue telle que nous la pratiquons les uns et les autres, et notre propre vie, tout cela ne peut que déboucher sur l'héroïsme. Or, il n'y a pas d'héroïsme sans rapport à la mort."
La mort!... Mais, alors, la beauté?... " La beauté, c'est le dernier cran avant de tomber directement dans le réel : la charcuterie (de la castration). Et plus que la charcuterie - le désespoir définitif qui consiste à dire : "Plutôt ne pas être né." Ce sont là les derniers termes de ce qu'il peut y avoir de plus important chez l'Œdipe de Sophocle."
À ce même "banquet" dédié à Aprodite, avaient été conviés : Socrate, Platon, Alcibiade, Ovide, René Descartes, Arthur Rimbaud, Friedrich Nietzsche, Sigmund Freud, Joseph Breuer, Martin Heidegger, et beaucoup d'autres...








